Cette étude a évalué la diversité des poissons et des élasmobranches selon la profondeur au sein de la plus grande aire marine protégée de France, en Corse. L’analyse repose sur le métabarcoding de l’ADN environnemental de 200 échantillons d’eau de mer prélevés entre 1 et 835 mètres de profondeur, une amplitude qu’aucune méthode d’inventaire traditionnelle ne permettrait de couvrir à une telle échelle.

Les résultats montrent que la zone mésophotique (située entre 30 et 149 m de profondeur) abrite la plus grande richesse spécifique en poissons, la diversité fonctionnelle la plus élevée, ainsi que les seules détections d’espèces EDGE* : l’ange de mer commun (Squatina squatina), classé « En danger critique d’extinction », et la raie blanche (Rostroraja alba), classée « En danger ».

Nos résultats révèlent également que la composition des communautés évolue fortement avec la profondeur : il ne s’agit pas de simples sous-ensembles imbriqués, mais bien de communautés distinctes. Situé hors de portée à la fois des limites actuelles de l’aire marine protégée et des outils conventionnels de suivi, ce hotspot mésophotique constituait jusqu’à présent un angle mort majeur et largement méconnu de la biodiversité marine.

  • Les espèces EDGE — des fossiles vivants menacés: Le score EDGE combine le caractère unique de l’histoire évolutive d’une espèce et son risque d’extinction. L’ange de mer détecté dans le cadre de cette étude représente à lui seul 49 millions d’années d’une histoire évolutive unique, qui ne se retrouve chez aucune autre espèce.

Cette figure présente la répartition en profondeur de chacun des 21 élasmobranches détectés, selon leur statut UICN. Elle met en évidence des aires de répartition verticales distinctes, qui parfois ne se chevauchent pas.

  • La raie torpille marbrée (Torpedo marmorata) est présent dans toutes les strates, de la surface jusqu’à 835 mètres de profondeur : les espèces à large aire de répartition ont besoin d’un corridor vertical continu, et non d’une tranche de profondeur isolée.
  • À l’inverse, le requin griset (Hexanchus griseus) n’a été détecté qu’au-delà de 150 mètres : certaines espèces vivent donc entièrement en dehors des profondeurs couvertes par la plupart des aires marines protégées.

Pourquoi est-ce important ?

Les objectifs de conservation, tels que « 30 % d’ici à 2030 », sont mesurés en superficie. Les habitats mésophotiques et profonds restent ainsi parmi les zones les moins protégées au monde, alors même que les activités de pêche s’étendent à toutes les profondeurs.

Cette lacune ne s’explique pas par un manque d’intérêt, mais par l’absence d’une méthode pratique permettant d’étudier ces milieux : avec la profondeur, les méthodes traditionnelles deviennent plus complexes, plus coûteuses et plus risquées. L’ADNe permet de lever cet obstacle. Un même protocole a permis d’étudier 200 sites répartis entre 1 et 835 mètres de profondeur, révélant un hotspot jusqu’alors inconnu pour plusieurs espèces d’élasmobranches menacées.

L’ADNe transforme la conservation 3D, fondée sur les volumes et non les seules superficies, d’un objectif conceptuel en un protocole opérationnel, comme le démontre la détection d’un hotspot mésophotique jusqu’alors invisible aux méthodes conventionnelles.

Les résultats ont été publiés dans la revue Biological Conservation et sont accessibles ici.

Méthode d’échantillonnage

LocalisationMéditerranée (Corse, France)

Écosystème : Du littoral aux grands fonds (herbiers, canyons, monts sous-marins et plaine abyssale)

Profondeur : 1–835 m

Méthode d’échantillonnage ADNe : Prélèvement de 30 à 60 L d’eau à l’aide de pompes de surface, de pompes manipulées par des plongeurs ou de pompes submersibles pour les grands fonds.

Groupe Taxonomique : Téléostéens et élasmobranches (marqueur Teleo, 12S).